Chaque fille de l’équipe se spécialise selon ses savoirs, ses compétences et ses centres d’intérêt. Lucile, attirée par les tâches domestiques, s’oriente naturellement vers l’organisation, la gestion et la réalisation des travaux ménagers. Martine et Isabeau, elles, exploitent une base de connaissances « médicales » pour approfondir leur domaine. Elles comprennent vite que progresser exige de la documentation, donc la capacité de lire — chose rare à l’époque, et totalement absente chez les paysans, exclus d’une formation « scolaire » réservée aux lettrés, souvent bourgeois ou nobles. Et encore : nombre de nobles sont eux-mêmes illettrés, laissant l’écriture à leurs clercs qui se chargent de la gestion de leur domaine. Seule l’Église, détentrice des savoirs essentiellement bibliques, forme réellement des lettrés.
À partir d’un embryon de savoir et de quelques parchemins usés, Martine, qui connait son abécédaire, initie ses amies à la lecture. Leur formation est ensuite complétée par les clercs du Comte. Elles mesurent alors l’importance de l’acquisition des savoirs, qu’elles diffuseront largement au sein de l’Ordre.
D’autres se tournent vers la poésie, la philosophie, l’histoire, l’observation du vivant, la science équestre… ou les sciences militaires. Maud, fascinée par le génie militaire, est même capable de décrire à un bâtisseur la forteresse idéale. Certes, son « architecture » est encore loin des conceptions de Vauban, mais elle en saisit l’essentiel : une forteresse doit dominer un sommet pour surveiller les alentours, disposer d’un point d’eau pour tenir un siège, et, si possible, de souterrains pour effectuer des sorties, surprendre l’ennemi ou permettre une évacuation rapide. Les murs doivent être hauts, lisses et protégés par de larges douves ; les tours doivent se couvrir mutuellement ; les merlons percés de meurtrières protègent les arbalétriers dont les tirs sont redoutables ; les hourds ignifugés, recouverts de cuir humide, tout comme les toitures dépourvues de chaume, renforcent la défense ; des seaux d’eau doivent être disponibles partout pour prévenir tout début d’incendie.
Le point faible reste l’entrée. La barbacane est donc fortifiée à l’extrême : double pont-levis, double herse, permettant de piéger l’assaillant et de l’éliminer depuis les hauteurs.
Le donjon, rare pour l’époque, est multifonction : appartements des Loups, salles de cours, bibliothèque, cuisine, réfectoire, blanchisserie. L’autonomie alimentaire est assurée par d’importantes réserves et par des corps de ferme situés à l’intérieur des murs. Un bassin de pisciculture et un moulin, eux aussi internes, garantissent la continuité des activités : carpes nourries par la vermine des fumiers, accès direct aux ruches…
Pour simplifier la défense et la circulation, Maud renonce à la distinction entre basse-cour et haute cour — les « paysannes » de la forteresse étant toutes membres de l’Ordre, mais inaptes au combat — et opte pour une vaste cour unique. Le donjon devient le rempart ultime, rappelant davantage les forteresses égyptiennes antiques.
Elle prévoit aussi plusieurs espaces d’entraînement, un guet efficace, une tour de surveillance, un chemin de ronde protégé et une garde importante. Les premiers obstacles pour un assaillant commencent bien avant les murs : postes de guet avancés, chemins difficiles d’accès depuis le pied de la colline, barrières naturelles de ronces. Arrivé sur le Plateau, l’ennemi est immédiatement à découvert. Des machines de guerre internes bombardent l’assaillant — pratique inhabituelle pour des armes de siège — l’empêchant d’installer ses propres engins.
Une telle bâtisse, immense en surface comme en hauteur, dotée d’équipements complexes, serait normalement impensable à cette époque : trop coûteuse, trop longue à construire. Seules la fortune du Comte et les prises de guerre des Loups rendent l’entreprise possible.
Et Maud ne s’arrête pas là : toute la zone autour de la forteresse est truffée de pièges.
Les pièges imaginés par les filles sont simples, proches de ceux des chasseurs ou des fermiers : fosses garnies d’épieux (les « cippes » romains), petits trous recouverts de claies, parfois munis d’une pointe de bois (les « lillia » ou « trous de loup »). Elles n’utilisent pas les « stimuli » romains, trop visibles. Ces pièges, surtout dissuasifs, sont néanmoins conseillés aux villageois assiégés, tout comme les barrières de pieux taillés et fichés en éventail, à la manière des « ceps » romains. Les pièges à cordes tendues au ras du sol ou à hauteur de gorge sont bien sûr employés pour faire chuter cavalier ou piéton.
Là où elles innovent, c’est dans les embuscades : troncs suspendus qui s’abattent lorsqu’on coupe la corde ; grumes qui dévalent une pente quand on libère les pieux qui les retiennent ; branches tendues, parfois hérissées d’épieux, relâchées au dernier moment pour briser la charge ennemie. Simples, rapides à réaliser, ces pièges, issus de leur expérience de paysannes, exploitent l’aveuglement d’un adversaire sûr de lui, chargeant sans réfléchir.
Enfin, l’épais mur de ronces ou d’acacias entourant leur campement ou leur forteresse est une adaptation directe de ce que la nature produit elle-même, tout comme les harpes éoliennes exploitent les bruits produits par le vent dans les branchages.
