Dans les tavernes des royaumes, on servait surtout du vin clairet, un rouge pâle et jeune, tiré des dernières vendanges, dont la fraîcheur plaisait aux voyageurs autant qu’aux paysans. À côté, le vin aigre, tourné trop vite, était si courant qu’on le coupait d’eau pour le rendre buvable, tandis que le vin nouveau, trouble et vif, annonçait chaque automne la fin des récoltes. Dans les fermes, on gardait parfois du vin de paille, plus sucré, obtenu en laissant sécher les raisins sur la litière.
Chez les bourgeois et les seigneurs, les tables se paraient de vins plus réputés : le vin de Beaune, apprécié pour sa finesse ; le Saint-Pourçain, que les rois capétiens eux‑mêmes faisaient venir de l’Allier ; ou encore le Cahors, sombre et puissant, dont les marchands remplissaient les barges à destination du Nord.
Dans les cours les plus riches, on débouchait des vins venus de loin : la malvoisie, douce et chère, importée des îles grecques ; le vin de Chypre, liquoreux et solaire ; ou les crus de Crète, forts et sucrés, réservés aux banquets fastueux.
Pour les fêtes et les remèdes, on préparait des vins aromatisés : l’hypocras, mêlé de cannelle, de gingembre et de miel, que l’on servait en fin de repas ; le pimen, relevé de poivre, pris comme tonique ; ou la saugée, vin blanc infusé à la sauge, recommandée par les médecins pour apaiser l’estomac.
Dans les villes comme dans les campagnes, le vin jouait aussi un rôle discret mais vital : il servait à désinfecter l’eau. Les puits étaient souvent souillés, les rivières chargées de déchets, et les épidémies se propageaient vite. On mélangeait donc du vin (ou de la bière, meilleur marché) à l’eau pour la désinfecter et la rendre plus sûre, ou l’on buvait du vin pur lorsque les maladies menaçaient… et que l’on en avait les moyens. Pour beaucoup, c’était la seule boisson réellement fiable, un rempart quotidien contre les fièvres et les maux qui naissaient des eaux insalubres.
Mais dans les temps de guerre, le vin n’était pas seulement une boisson : il devenait un enjeu stratégique majeur, surtout pour les Anglais. Depuis qu’ils tenaient Bordeaux et la Guyenne, le commerce du vin de Gascogne était leur principale source de revenus, à grand renfort de taxes en tout genre, finançant soldats, navires et campagnes militaires. Les tonneaux bordelais traversaient la Manche en flot continu, et chaque cargaison assurait à la couronne anglaise un peu plus de moyens pour poursuivre la guerre. Ainsi, dans les ports comme dans les tavernes, le vin était au cœur de la lutte : une richesse à protéger, un tribut à lever, une arme économique dont dépendait une grande part de l’effort anglais durant la guerre de Cent Ans.
